Féminisme et télévision : l'(excellent) exemple de Killing Eve

Quitte à parler séries et féminisme, j’aurais pu opter pour The Handmaid’s Tale – dont je recommande avec ferveur au moins la première saison. Mais cette plongée dystopique dans une théocratie violente et misogyne fait figure d’oeuvre militante (Make Margaret Atwood fiction again est même devenu un slogan de manifestation aux États-Unis) ; les préoccupations féministes en sont le coeur. On ne peut pas regarder cette série sans penser au sujet puisque c’est le sujet, comme un coup dans le ventre. 

Ce n’est pas le cas de Killing Eve, et c’est précisément ce qui m’intéresse ici. Killing Eve est une oeuvre intrinsèquement féministe simplement parce qu’elle vient, dans sa délicieuse singularité, exploser la majorité des codes habituels de représentation. 

Je me suis toujours identifiée facilement à ce que je lisais, ce que je regardais ; je suis très sensible à la fiction, lectrice éponge, viscéralement réceptive. J’ai ri et j’ai souffert et je suis morte mille fois et j’ai aimé et j’ai été aimée et j’ai été rejetée de chaque façon possible, et j’ai cherché et j’ai trouvé et j’ai cherché encore. Et dieu que j’ai éprouvé de culpabilité. (Ma si chère Anna dans la froide Russie. Les femmes paient toujours le prix de leurs transgressions. Elles prêtent si volontiers le flanc à tous les sacrifices – leur valeur mesurée à l’aune de leurs souffrances et de leur dévouement. Et c’est fou comme c’est ancré dans ma chair.)

On sait combien la culture influe sur nos perceptions, nos idées, nos désirs, combien elle façonne notre rapport au monde et aux autres, dès les premières histoires, les premiers contes murmurés à l’heure où les paupières se font lourdes. On ne saurait trop répéter combien elle est essentielle, combien aussi sa mission est vertigineuse. « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités », n’est-il pas ?

Adolescente, je ne songeais pas en termes de représentation. Je n’ai pas pensé qu’employer des acteurs noirs dans des films sur le racisme, c’était bien mais pas suffisant, pas pensé que les noirs n’avaient droit qu’aux “rôles de noirs”, pas pensé blancheur par défaut. Pas pensé que voir émerger des personnages homosexuels, c’était bien, mais pas suffisant non plus s’il s’agissait toujours de se pencher sur leur coming-out – et ainsi de suite. En somme, je n’ai pas boudé mon plaisir. J’étais blanche, je cherchais le regard des hommes et je m’en nourrissais : je n’ai pas manqué d’images qui paraissaient me ressembler. Quitte à ce que ce soit toujours les mêmes images éculées et franchement réductrices, mais je ne le percevais pas, ou pas de manière aussi aiguë.

Lorsque je suis tombée amoureuse d’une femme, j’ai découvert tous les pans de culture qui l’avaient accompagnée avant moi. Il y a quelque chose qui m’a frappée, un jour qu’elle regardait je ne sais plus bien quoi, et que sans tact j’ai lâché C’est hyper nul, non ? La simplicité de sa réponse : C’est pas comme si j’avais tellement de choix. Il s’est avéré qu’elle regardait, indépendamment de la qualité, à peu près tout ce qui pouvait se filmer à propos de deux femmes amoureuses – et que la liste n’était pas si longue. C’est qu’elle cherchait parfois quelque chose qui lui ressemblait, même un peu, même vaguement. Quelque chose de l’ordre Il y en a plein d’autres des comme toi, un sentiment d’appartenance. De l’identification facile, sans procuration. (Une amie m’expliquait que petite, faute de se trouver dans les livres, elle s’identifiait au protagoniste masculin, dont elle comprenait au moins l’inclination envers l’héroïne.) Des films écrits et produits par des lesbiennes à l’intention des lesbiennes, des films de niche, inconnus du tout-venant, des films – et c’est là le point crucial – qu’on ne trouve que si on les cherche. (La Vie d’Adèle, Carol ou Portrait de la Jeune fille en feu sont tous relativement récents.) La vie est images partout – sur les écrans, les vitrines, les affiches. Quand rien ne nous est miroir, comment se sentir inclus, partie du monde, légitimes à exister ? 

J’ai réalisé que moi aussi, sans conceptualiser, sans poser de mots dessus, à mesure que les années passaient, j’avais été frustrée tout de même, au cinéma notamment. De ces images d’Épinal. De ces clichés sur nous les femmes. De ces éternels seconds rôles. De ce putain de test de Bechdel*. De ce slogan sur certaines affiches du type Un beau portrait de femme forte, parce qu’évidemment si c’était le slogan, c’est que c’était à remarquer, c’est que c’était remarquable, c’est que c’était rare, c’est que c’était en soi le sujet du film. Eux avaient droit à tout ; nous, seulement celui de les mettre en valeur, et l’obligation d’être jeunes et d’être désirables. Sourire, séduire, pleurer, la sainte trinité, avec éventuelle option hystérie. 

Mais les représentations commencent à changer, et Killing Eve en est un excellent exemple.

Oksana Astankova, dite Villanelle, est une tueuse à gages au service d’une organisation criminelle internationale. Ève Polastri est une agente du MI6. Sa mission : la trouver. Killing Eve est un thriller d’espionnage à l’écriture ciselée, à l’humour noir et efficace, auquel on passe volontiers un scénario parfois bancal, prétexte aux plus réjouissantes ruptures de ton. (Et c’est accessoirement une création de l’anglaise Phoebe Waller-Bridge – Fleabag – qui fait partie des scénaristes du dernier James Bond : ça promet.) C’est aussi une série dans laquelle les femmes ont droit à tout et à tous les rôles. Et bon sang, bon sang, il était temps. À l’écriture, à la production, devant la caméra… Le nombre de femmes au générique donne le tournis. Une femme asiatique de plus de quarante ans dans le rôle principal et éponyme : à ce stade, c’est la lesbienne noire unijambiste de Jonathan Coe (Numéro 11, un excellent bouquin que je recommande en passant). Dans une série avec du budget, sur BBC America. Amen.

— We can do a deal. I have a lot of money.

So do I.

I have children.

I don’t want your children.

La cible du moment est évidemment condamnée. Que fait-on face à une femme que même la mention d’enfants ne peut pas attendrir ? (Beaucoup plus tard, il sera très difficile de ne pas rire lorsqu’un bébé sera littéralement – vivant, je vous rassure – mis à la poubelle.) La maternité n’est pas une priorité pour les femmes de Killing Eve. En témoigne l’inflexible, la stoïque Carolyn Martens du MI6, qui traite son fils comme n’importe lequel de ses employés, Carolyn à qui l’on demande encore et encore Ressens et surtout montre que tu ressens. Carolyn qui perturbe parce qu’elle est imperturbable, dont personne n’oserait jamais dire cet affreux Elle a ses vapeurs – que ma sœur a encore entendu cette semaine sur son lieu de travail.

Villanelle est une femme, une jeune femme même. Un camouflage idéal, en somme. Pratique. Suscitant l’incrédulité de ses collègues, Eve affirme immédiatement “C’était une femme”, parce que le premier assassiné, qui savait pourtant sa vie en danger, a laissé son agresseur s’approcher assez pour le tuer. Mais cette jeune femme-là n’est pas une proie, c’est un prédateur ; elle a de l’appétit pour le sang, le sexe, la peur qu’elle inspire, ne vit que pour son propre plaisir. Elle peut tuer avec un couteau, un revolver, une hache, à mains nues… ou avec un épingle à cheveux. Quand on peut utiliser indistinctement des armes féminines et masculines, on est une machine de guerre. Elle est si jeune, si blonde, elle a l’air si délicat… et en une fraction de seconde, un sourire terrifiant, qui peut glacer les sangs à un homme. Dans Killing Eve, sous-estimer une femme peut coûter très très cher. 

A priori psychopathe et donc dénuée d’empathie, Oksana n’est pas supposée ressentir des choses « normales », mais les imiter (et la toute première scène de la série, très réussie, qui la voit se fabriquer un sourire en observant celui d’un serveur, annonce aussitôt la couleur). Il n’est donc pas anodin que le personnage qu’elle s’est créé, Villanelle, réponde à tant de codes que l’on associe traditionnellement à la féminité : intérêt certain pour les fringues (mais elle aime le grand spectacle et ses pièces de haute couture deviennent de plus en plus invraisemblables, et drôles – aucune femme n’est vraiment mise en valeur comme objet de séduction, c’est que les gros plans sur les seins, les fesses, les lèvres… ne seraient pas indispensables en définitive ?), comportement souvent enfantin. La femme-enfant est un incontournable des clichés. (Il me semble que la chroniqueuse Maïa Mazaurette a écrit quelque chose là-dessus, et notamment sur les filtres qui font paraître les yeux plus grands sur les photos, mais je ne parviens pas à retrouver l’article.) Mais elle est dans l’outrance, toujours, et les nombreuses scènes où elle se conduit comme une enfant de cinq ans rendent d’autant plus choquante sa transformation souvent instantanée en tueuse impitoyable. 

Villanelle couche avec des hommes comme avec des femmes, personne n’en fait mention et cela n’a aucune influence sur l’intrigue. (L’orientation sexuelle des deux personnages principaux d’ailleurs n’est jamais définie, c’est quasiment un non-sujet. Le problème pour Eve, ce n’est pas la nature éventuellement ambiguë de son obsession pour Villanelle, mais ce à quoi cette obsession la mène.) Surtout, elle vit sa sexualité avec une liberté absolue – I masturbate about you a lot, est-elle capable de balancer avec un naturel hallucinant. Elle n’hésite pas non plus à plaisanter à ce sujet de façon cruelle. Face à un homme qui lui demande si elle va le tuer, elle répond que oui évidemment, mais que First, I’ll use you for sex. L’expression sur le visage de sa victime. Cette peur qui fait partie intégrante de la condition féminine, sur le visage d’un homme, est perturbante. Pourtant, au tapis la culture du viol. De James Bond à Han Solo, en passant par Rhett Butler, Valmont ou Christian Grey, la culture populaire ne manque pas d’images d’hommes qui se passent de consentement explicite ou même de consentement tout court. Si Villanelle irradie la même assurance, la même arrogance, le même culot qu’eux, si elle ne manifeste aucune limite en matière d’invasion de l’espace, puisqu’elle tue violemment (et qu’elle pratique allègrement le manspreading soit dit en passant), elle a curieusement tendance à ne jamais outrepasser les limites du consentement sexuel. 

Villanelle n’a pas de filtres. On a tous des filtres, et surtout les femmes je pense. Elle est déjà en soi une forme de monstruosité. Elle n’a donc pas besoin de filtres puisqu’elle est en dehors de la normalité, ce qui en fait un personnage assez jouissif. (Et c’est peut-être d’ailleurs ce qui fascine Eve, dont les propres filtres se délitent épisode après épisode. On l’entendrait presque demander Et si moi aussi je n’en avais rien à battre ? Qu’est-ce que ça donnerait, si je n’étais plus l’être humain, la femme que je suis supposée être ? Qu’y-a-t-il en dessous ? Je n’irais évidemment pas jusqu’à dire que c’est un modèle féminin, mais il y a quelque chose de libérateur à regarder une femme faire exactement ce qu’elle veut.)

Cette scène. Deux jeunes femmes marchent, c’est la nuit, c’est désert, elles entendent du bruit, on les sent anxieuses. (Quelle fille n’a jamais eu peur la nuit dans l’espace public ? C’est une des injustices les plus inhérentes à la condition féminine.) Elles sont soulagées en voyant apparaître Villanelle – qui est donc peu ou prou le plus dangereux des prédateurs éventuellement dehors ce soir-là. Elles lui disent quelque chose comme “Tu veux marcher avec nous ? C’est dangereux la nuit.” Pour le spectateur, c’est à la fois angoissant et irrésistiblement drôle. La surcotée douceur féminine, à ce stade, n’est plus qu’une légende urbaine. Ici, ce sont les hommes qu’il faut protéger et les hommes qu’il faut venger. L’inversion quasi systématique des rôles n’est pas le moindre des attraits de Killing Eve.

You’re not saving the world, honeybunch ! You’re getting off on sniffing out a psycho.

Niko Polastri est un brave type. Il est patient, à l’écoute, et puis il fait la cuisine – même les gamelles que son épouse emporte avec elle pour le midi. Il trouve que le travail de celle-ci est trop prenant et trop dangereux, il le dit, tandis que celle-ci l’embrasse distraitement avant d’aller vaquer à des occupations plus sérieuses. À bien des égards, Niko est la femme parfaite – monsieur Eve Polastri. Diable, il est même réduit à une partie de son physique ; très vite, l’ironique Villanelle ne l’appelle plus que “Moustache”. 

Et il a raison. Eve peut bien se planquer derrière des grands concepts de devoir, elle ne fait que peu illusion. Et Eve n’a pas d’excuses. Villanelle a au moins celle d’être diagnostiquée psychopathe. D’excuses, Eve n’en a aucune. Et en cela, elle est peut-être plus intéressante encore. Si le jeu de Jodie Comer est jubilatoire (elle saute d’une émotion à une autre, feinte ou réelle, avec une habileté de virtuose), celui de Sandra Oh, tout en nuances, en micro-expressions, en violence contenue, n’a rien à lui envier. (En passant : oh, ce plaisir de voir deux excellentes actrices sur deux excellentes partitions. Quel gâchis que le sous-emploi des actrices pendant des décennies.)

Nos références culturelles regorgent de femmes insatisfaites, aspirant à autre chose. C’est à peu près la situation initiale de chaque Disney, c’est Emma Bovary, c’est Meryl Streep chez Clint Eastwood… Elles se sentent seules, elles s’ennuient, elles ce que vous voulez, mais leurs marionnettistes ne leur proposent guère qu’une seule solution : le prince, en or ou en toc. Eve n’a pas d’excuses parce qu’elle n’est pas coincée, parce qu’elle ne semble pas même convaincue elle-même (comme tant de héros masculins, qui en sont toujours convaincus, alors que derrière ton écran tu lèves les yeux au ciel et Mais pff, dis-le, que tu as besoin d’aventure et de te sentir important) des raisons qu’elle invoque pour justifier son obsession envers Villanelle, qui est surtout et d’abord un irrépressible attrait pour le miroir que celle-ci lui renvoie. Eve se cherche donc, quitte à se trouver dans les coins les plus sombres, et quitte à n’avoir rien pour légitimer ses choix (pas même semble-t-il une enfance difficile, un background un brin misérabiliste…). C’est elle qu’elle chasse, et tout ce que son ancrage dans la société normale  lui a jusque-là interdit de découvrir. Sa propre sauvagerie reflétée un instant sur le visage de Villanelle. Dès le premier épisode, alors qu’on lui décrit en réunion le meurtre rapide et efficace d’un politicien (la tueuse lui a nettement tranché je ne sais plus quelle artère avant de se fondre dans le paysage), Eve lâche instinctivement un “Cool” totalement déplacé, qui lui attire les regards quelque peu perplexes de ses collègues. 

Eve n’a pas d’excuses et Eve ne s’excuse pas. Killing Eve est toute pleine de femmes qui ne s’excusent jamais de rien. Je n’ai pas toujours mesuré à quel point les femmes s’excusent, toujours, de tout, même et surtout d’être féministes ; il faut qu’elles rassurent sur leurs intentions, Je suis féministe mais. Les femmes sont supposées être beaucoup dans le vocal et l’explication, mais ici elles agissent bien davantage qu’elles ne parlent. Elles veulent, elles prennent, elles sont brutales, et séduisantes dans leur brutalité. 

Voilà. Ça fait du bien. J’ai hâte de la suite, des autres œuvres, de ce que l’avenir nous réserve. J’ai envie que mes filles aient le choix, tous les choix, que leurs modèles de représentation soient si nombreux et si variés que rien ne leur paraisse impossible. J’ai bon espoir. Et je leur dédie ce texte qu’elles m’ont laissé écrire, parce que c’est le premier que je termine depuis leur naissance. Joie.

 

*Pour rappel, le test d’Alison Bechdel :

  1. Y-a-t-il au moins deux personnages féminins dans cette oeuvre ?
  2. Parlent-elles ensemble ?
  3. Parlent-elles ensemble d’autre chose que d’un homme ?

Je me suis « amusée » avec ce test il y a quelques années, et le résultat m’a laissée pantoise. (Évidemment, plus les œuvres sont récentes, plus elles ont de chances de passer le test. C’est cool. A noter que plus un film est commercial, moins il a de chances de passer le test – on en tire les conclusions qu’on veut…)

 

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