À propos

La vie souvent lui est feuillets blancs, à écrire d’urgence, à écrire plus tard, à écrire de toute façon. Tout y est prétexte, presque tout y est nécessité. Tout ce qu’elle voit, sent, respire, défile dans sa tête en phrasés imprécis. Les joies sont paragraphes, les douleurs pauvres rimes, les désirs mots sans suite, en exergue. Des papillons dans des bocaux, par dizaines, des chrysalides, une jolie collection d’envols avortés, de potentielles éclosions. C’en est pathologique.

Elle se penche pour attraper le volet droit, celui qui tient mal et que le vent malmène. Entreprise hasardeuse, genoux tremblants, buste tendu à l’extrême – pour un peu, le front dans les graviers. Elle étire le bras, et elle s’immobilise, interdite. Nez à nez avec la reine, toute ronde, toute blanche, belle à en avoir des crampes à l’estomac, dont la lumière lui fait des bras nus de fantôme. Extase lancinante.

Il lui faut écrire la lune.

Elle écrit comme une adolescente. Elle se cogne contre le mur, encore et encore ; jamais la porte ne s’ouvre, jamais elle ne voit l’autre côté que par le trou de la serrure. De la mauvaise télé, celle qu’on regarde, amorphe, en s’empiffrant d’agents celluliteux. Au fond, elle voudrait, les autres textes, ceux qui disent, qui ont de la chair, ceux de Plus tard, de quand ? De la sincérité, mais comment, comment diable, si l’on nous éduque chaque jour à en manquer, comment la retrouver, tailler dans le vif, être légitime, comment écrire ? Tous ces textes en sommeil.

Ils ne dorment jamais que d’un œil et ne s’éveillent pas tout à fait, comme de très vieux chats paresseux. Ils sont jeunes pourtant, moins que jeunes, pas nés encore, en gestation quelque part dans son ventre – c’est ce qu’ils croient du moins, dans leur ardeur velléitaire. Ils sont en éclats. Des bribes d’eux partout dans les coins de sa tête, ils s’émiettent, se sèment au gré des supports plus ou moins tangibles qu’elle leur propose, qu’ils lui imposent.

Elle a besoin d’eux davantage qu’ils n’auront jamais besoin d’elle. Parfois, elle pense qu’elle a besoin d’eux davantage que de tout le reste. Ils sont tout ce qu’elle ne sait pas encore formuler, tout ce qu’elle ne parvient pas à dire, tout ce qu’elle crève d’envie de fleurir. Aussi, ils ne sont rien, rien du tout, vides comme les mots, plumes lorsque les sensations sont tout le suc, le fruit juteux dans lequel mordre avant de se lécher les doigts.

Lili Weiss, griffonneuse compulsive