Blanche ou l’Harmonie perdue

Sur l’épaule de Céleste, elle appuie légèrement la tête, inclinée de côté. Elle voudrait y enfouir son visage – que ne suis-je un poupon ? – tricher, se délester de cette maturité qu’on s’efforce de lui agrafer, parce qu’il suffit ma chérie. Pourtant, on lui a collé une poupée sur les genoux, et par où la tenir, et par où effleurer cet objet palpitant, il faudrait qu’elle sache évidemment, elle est supposée savoir, au nom d’elle ne sait quel stupide instinct dont on lui rebat les oreilles, mais elle n’est pas une femme d’instinct, et au diable l’animalité bon sang, la prendrait-on pour une louve ? Edmond, fier comme un pape – et il y a de quoi, quel charmant tableau – est optimiste, il compte. Dix minutes déjà, c’est plus qu’il ne l’espérait. Est-elle donc la seule à mesurer le grotesque de la situation ? Jules lui-même, s’encadrant sur le pas de la porte, s’interrompt un instant. Nous y sommes, enfin, il en exploserait de joie sauvage.

Il suffit à Blanche de parler pour éclater le monde. Prends-la. Jules hésite. Je vais la réveiller. Prends-là, te dis-je. Il a raison, intervient Céleste. Elle chuchote, comme eux, parce qu’on ne sait plus que chuchoter chez eux, et le règne contre-nature du chuchotement grésille, bourdonne dans le cerveau de Blanche, écho tragique à une minimisation généralisée et violente. Elle a relevé la tête, elle insiste – panique sourde. Si, si, prends-la. Déjà elle est debout, et la petite pleure. Jules, chevalier ardent, s’exécute, enferme dans ses bras le rejeton de l’Autre – sans doute mangerait-il aussi les restes dans son assiette, songe méchamment Blanche, gratuitement, avant de caresser, honteuse, sa tempe de ses lèvres.

Elle a rêvé d’autre chose, il y a longtemps.

 

**

 

La petite Blanche au piano, sept ans et des poussières. Elle préfère déjà dessiner. Elle aime bien quand même, parce que c’est joli. Blanche a soif d’harmonie. Elle cherche la beauté partout, mais elle ne sait pas encore ce qu’elle cherche. Elle n’a pas eu le temps de finir son thé avant la leçon. On l’a pressée un peu, gentiment, blondeur docile. Elle n’a pas traîné les pieds.

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Même heure, même professeur, cinq ans plus tard. Elle ne deviendra pas pianiste. Elle joue correctement, pas davantage. On lui demande ce qu’elle veut faire plus tard. Elle ne sait pas. Elle veut être heureuse.

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À l’enterrement, Céleste n’a lâché sa main qu’une minute. Chérie, va embrasser la dame en noir avec le châle. Elle s’est avancée, incertaine. La dame en noir l’a regardée sous toutes les coutures. Alors tu es Blanche. Hochement de tête approbateur. Tu es une jolie petite fille. Blanche se tait. On lui a toujours dit d’écouter les personnes âgées sans faire de tapage. Es-tu muette ? Non madame, je vous écoute. La vieille joue parcheminée a effleuré la sienne, une seconde, faux contact sec et rugueux. Va, petite. Maman, pourquoi avait-elle l’air de vérifier combien je coûtais ? Ce n’est pas grave, ma chérie, tu dois l’aimer beaucoup. Pourquoi ? Parce que je te le dis. Blanche s’est longtemps interrogée. Alors il lui fallait aimer cette inconnue sans raison objective, sans qu’elle ait rien fait pour ? Ce n’était pas plus illogique qu’autre chose.

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L’automne pétille, débandade impromptue des cils. Quelques soyeux centimètres plus bas, les lèvres s’écarquillent très légèrement, et donnant le ton, contagieuses, impriment à tout le reste une progressive immobilité ; le souffle même hésite, les doigts tournent non sans précaution la page. Déluge d’arabesques bien répétitives pour qui ne sait les déchiffrer, mais Blanche et le solfège ayant toujours été bons amis, déluge qui fait sens et d’avance son et surtout promesse. Frôlement des feuillets entre ses phalanges frissonnantes – ai-je les mains moites faites que non – heurt final doucement intempestif de deux paumes jusque-là étrangères et qui s’en excuseraient presque, qui se hâtent vers l’ailleurs et déjà feignant l’oubli se consument ; n’était-ce pas dès lors musique ?

Amaury est pianiste. Il est tout entier musique, il en a la gravité qu’elle s’ose dire tendre et les silences mélodiques qu’elle rêve préludes. Sainte ignorance, elle s’amourache d’encre et de griffonnements, d’empreintes invisibles sur des touches échauffées, et d’un prénom bien connu mais tout neuf qu’elle n’a pas reconnu palpitant sur son palais à lui. Si peu de mots. Taciturne, non, s’insurgera-t-elle ainsi qu’une Blanche s’insurge, sans élever la voix, sans pour autant céder un pouce de terrain, gracieuse détermination frêle et obstinée, hautain peut-être, et qu’en ai-je à faire, jamais je n’ai à hausser trop les yeux, moi, pour rencontrer les siens, la prévenance se passe si bien de ce que vous autres appelez hardiment politesse, fadaises que tout cela, fadaises ; il rédige, vous brouillonnez.

La pièce tambourine de ce vide qui se propage. Quand est-ce, bien-tôt ? Il a dit À bientôt Blanche, c’est ce qu’il a dit.

Bientôt, elle associera son visage à ce bonheur qu’elle n’a jamais su nommer.

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D’où naquit mon désir tardif ? J’aimais en petite fille, mes parents et mes fusains, l’amour-idée aussi, abstraite et chaste essence. Quelques rares, impudiques et anxieuses curiosités auto-confessées.

Elle y a pensé sans y penser, parce que Blanche et les mots se comprennent, et que si aucun d’entre eux ne lui monte à l’âme et aux lèvres, c’est que l’idée même lui échappe ; tant mieux, dirait-elle, il y a des idées qu’on ne peut libérer sans les enlaidir. Elle pressentait que celle-ci était de celles-là, et n’était rien surtout de ce que ses compagnes un peu plus délurées tentaient de lui dépeindre, alors que, rouge diaphane aux pommettes, elle les pressait de se taire. Voyons, Blanche, sois certaine qu’il y pense, lui. Orgueil satiné de silence de celle qu’un baiser un brin trop appuyé au creux du poignet suffit à chavirer au seuil défaillant du où suis-je.

Tu étais si parfaitement beau. J’étais artiste, sais-tu, et déjà pécheresse pour l’amour de l’art. Te dessiner sans crayons trébuchants. Je triche. Toi entier et jamais assez proche, toujours autre. Toute frontière m’eût été insoutenable.

Ses paupières s’abaissent. Se soulèvent. S’abaissent. Papillons titubants. Comment choisir ? L’air lui-même en frémit, chute fut-elle jamais plus lente ?

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Blanche, à vingt ans, ne se méfie pas encore de l’absurde. Il lui a rendu visite, ce matin-là. Ils étaient réunis dans la bibliothèque. Edmond, fumant un cigare – bien sûr, papa ne fume pas, mais j’ai pourtant bien envie de songer Ah, les cigares de papa – siégeait dans son fauteuil. J’aime assez ce garçon, disait-il – bien que papa ne dise jamais “ce garçon”, il est tout naturel qu’il dise ici “ce garçon”, et d’ailleurs, que pourrait-il bien dire d’autre, il est évident qu’il doit dire “ce garçon” – mais il est ennuyeux qu’il porte des chaussettes bleues. Il apparaissait soudain de façon dramatique à Blanche qu’il était en effet  regrettable qu’Amaury porte des chaussettes bleues. Peut-être pourrais-je en changer, suggérait poliment ledit Amaury, mais à propos – et l’à-propos, en vérité, était de toute limpidité – savez-vous que je finirai par être jaloux de Chopin ? Il ne m’écrit plus jamais, se défendait Blanche, observant mentalement que son thé avait un goût de craie, mais un goût agréable. Et les chaussettes de ce monsieur Chopin, insistait Edmond, ne sont probablement pas bleues – revenait la logique au galop. Alors, Amaury l’embrassait – papa et maman ne sont plus là, pouf, envolés, et c’est même comme s’ils n’avaient jamais été là – et elle riait très bas contre ses lèvres, comme pour lui rire à l’intérieur.

Elle riait en ouvrant les yeux, et devant eux l’épaule découverte d’Amaury, si parfaite qu’il ne lui restait qu’à y étouffer les échos d’une gaieté se muant peu à peu en tendresse affolante. Submergée, refermer les yeux, inspirer, écouter le souffle voisin changer, deviner les prunelles affrontant de biais les picotements de soleil échappés du rideau mal tiré. Le silence caressant, longtemps. S’appuyer sur le montant du lit, dégager son visage des cheveux importuns, à quatre mains, sourire. Tu ne portes pas de chaussettes bleues, Amaury ?

Bien sûr que les rêves sont absurdes, et que la vie aussi. Et Blanche, ce matin-là, se découvre enchantée, conquise, par l’absurde. De l’absurde partout, saupoudré sur son sirop d’érable et niché dans les feuilles de menthe fraîches, alors que, la tête penchée vers la table, elle regarde par en dessous le visage même de l’illogisme. Le monde est si grand, comment peut-il être le monde ? Comment se fait-il que tout s’amplifie à son contact, que mon exigence même redouble sous l’effet de la sienne, jusqu’où irons-nous pour être dignes l’un de l’autre ? Escalade en duo. Elle redessine, façonne qui la façonne. Absurde.

Un jour, Blanche cessera d’aimer l’absurde.

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Cataclysme. Cri ininterrompu. Il est parti.

Blanche se fait recluse, se terre ainsi qu’une bête sauvage. Tôt ou tard, il lui faudra pourtant sortir. Il le faudra doublement, puisqu’elle est à présent poupée russe.  

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Blanche en sort, titubant comme un jeune faon, et Jules attendait à l’extérieur. Il avait dormi devant la caverne. Elle passe sans le voir. Il attendra encore.

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Blanche remarque que son foulard sent la cigarette. Elle ne se souvient pas avoir fumé. Blanche oublie beaucoup, en ce moment. Hier, elle a essayé plus d’une minute d’enfiler sa chaussure droite sur son pied gauche. Elle se fait l’effet d’une petite fille qui apprend à nouer ses lacets.

Il a fallu tout redécouvrir. Dépression périnatale, ont dit les gens qui veulent absolument mettre des mots – laids – sur les choses. C’est normal, ça arrive. Tout est normal. Mais Blanche n’est pas d’accord. Rien ne semble normal. Cette absence qui tambourine sur ses tempes, résonne, résonne encore, résonne toujours, piétine son estomac, danse au creux de son nombril, cette absence n’est pas normale. Et son corps est un désert aride, et même le diable refuserait d’acheter son âme, tant il ne pourrait rien tirer de ces éclats disparates de souvenirs trop jeunes, trop vieux, de ces clichés idéalisés, floutés, à la mémoire desquels elle a voulu se parer de nénuphars et glisser jusqu’au fond du lac.

Blanche aurait dû réfléchir avant, puisqu’elle avait la chance d’avoir un cerveau coopératif, ce qui est loin d’être donné à tout le monde. Mais Blanche a toujours pensé que théoriser les sentiments est un loisir vulgaire. Elle aime les traduire par des fragments de phrases sans queue ni tête, préfère les dessiner que les analyser, et croit fermement, en fin de compte, qu’ils ne tirent leur essence que d’une évidence aussi éclatante qu’inexplicable. Elle s’en mord les doigts et l’intérieur des joues. En offrant sa substance, elle s’en est dépouillée. Amaury ne la lui a pas rendue, en lui rendant ses affaires. Ce n’est que justice, on ne reprend pas ce qu’on a donné. Blanche est très à cheval sur les bonnes manières. Il a probablement rangé l’intérieur de Blanche au fond d’un tiroir ou d’une poche ou d’un pot en terre cuite, enfin peu importe, là où il entrepose les objets devenus inutiles.

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Blanche est appuyée contre la porte, des paillettes salées dans les yeux. Blanche fabule, parce que c’est facile. On croirait qu’elle s’est gavée de pilules qui font voir des étoiles et des éléphants bleus et roses. À cause de son regard, pas vraiment liquide, pas vraiment normal, un peu trop fixe, et pourtant pas vraiment centré. Elle contemple les doigts de Jules, et ils lui ouvrent des portes. Ce n’est pas Jules, devant le piano. Si Blanche se fiait à ses oreilles, elle entendrait la différence. Mais Blanche n’écoute pas avec les oreilles, difficile de savoir avec quoi elle écoute, ni même si elle écoute réellement.

La mélodie s’achève. Le silence la prend à la gorge. Une biche affolée. Le paysage s’enfuit, sables mouvants, terre qui fond, Blanche qui fond, les touches ont cessé de pleurer. Blanche étouffe, suffoque, se noit une deuxième fois. Fulgurance du besoin.

Jules est fatigué. Il a des cernes en dessous des yeux, sur la bouche, sur les mains. Elle a envie de les dessiner, de creuser des sillons sur le papier. Elle ne veut pas savoir ce qu’il a fait avant, ce qu’il fera après. Il est réel et il n’est pas réel, il n’est réel que maintenant, là, avec elle, un Jules qui n’existe que tant qu’elle le regarde, un Jules qui n’est à personne, que le piano vient d’enfanter. Il l’invite à l’y rejoindre. Elle l’y a déjà rejoint, songeait pourtant à refuser. C’est l’autre Blanche qui a marché sans l’attendre.

Quand elle s’assoit sur le banc, elle regarde le piano. Un chat qui regarde une plaque chauffante. Elle n’y pose qu’un index, comme les enfants qui n’ont jamais touché un clavier. Do ré mi fa sol la si do. Elle s’enhardit, prend des risques, inverse le cours des choses. Do si la sol fa mi ré do. Elle est à deux doigts d’implorer Pierrot de lui prêter sa plume.

Mais pour partir à l’assaut d’un souvenir, javelot en main, il faut le convoquer. Blanche ne s’y risquera pas. Elle aurait dû. Elle oublie tout. Et c’est le souvenir qui le premier se rue sur elle. Elle tombe tout droit dans le purgatoire des âmes doubles.

« Tu te souviens, toi ? J’avais honte de mes mains trop scolaires, tandis que les tiennes dansaient sans effort. »

Elle a eu peur qu’il ne la trouve gauche. La gracieuse Blanche a eu cet instant d’inquiétude insensée. Elle a aimé cet instant qui l’a bousculée sur son socle, qui lui a appris qu’on n’est jamais assez, quand on voudrait soudain être tout. Elle a goûté à la plus délicieuse des vulnérabilités. Ses doigts courent au ralenti sur le clavier, galopins privés de martinet, et sa tête vient s’appuyer contre l’épaule de Jules dans un geste déjà mille fois esquissé, pas parce qu’elle ne peut pas tenir toute seule, mais parce qu’elle n’a pas besoin de tenir toute seule. Ce n’est pas sa faute, si sa nouvelle enveloppe a conservé les habitudes de l’ancienne, pas sa faute si son parfum attire les fantômes.

« Je me souviens », ment Jules, parce qu’on dit qu’il ne faut pas réveiller les somnambules.

Blanche respire l’éternité, dans ce simulacre de retrouvailles. Une brève et antithétique éternité, un paradis artificiel, un goût de périmé et de rance dans la bouche, et l’envie de laisser les relents de saveurs dépassées imprégner ses papilles, d’envoyer au diable les grands crus et les mets délicats pour se gorger des restes avariés que même un chien dédaignerait. S’il te plait, fais semblant, pour elle. Deviens lui, pour elle. Ne la réveille pas. Deviens lui, un instant, et même si ce n’est pas réel, et même si ce sera pire ensuite, deviens lui un instant, parce que le marchand de sable pourrait exister ce soir, parce qu’il pourrait te ressembler. Et fais le vite, parce qu’il y a toujours une fuite, un trou par lequel l’eau s’écoule goutte à goutte pour se mêler aux rats et à la puanteur des égouts.

Amaury a gagné. La vie est laide jusque sur les partitions.

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Blanche est debout devant son miroir. Chaque jour, Blanche se réinvente. Elle est une page blanche qu’il faudra remplir, recommencer à remplir tous les matins, parce qu’elle s’efface pendant la nuit. Blanche s’entraîne à rire devant la glace. Elle croit au pouvoir de l’esprit. Décider qui elle veut être. On ne peut pas être Blanche et avoir été Blanche. Il faut donc être quelqu’un d’autre. Pourquoi, il faut ? Parce qu’il faut, c’est tout. Parce que la petite.

Elle ne vient pas souvent la voir. Elle a besoin de temps pour les choses qu’elle ne fait pas. Bien sûr, ma chérie, dit Céleste. Blanche ne viendra pas dimanche, elle est occupée, dit aussi Céleste. Bien sûr, ma chérie, dit Edmond. Et chacun de soupirer en silence, inutile de parler de ce que l’on sait déjà. Que dire, d’ailleurs ? L’assommer de banalités, la torturer à coups de lieux communs, se réfugier lâchement derrière les conventions sociales en invoquant le devoir maternel, le tout en oubliant habilement de rappeler que s’ils avaient voulu être les parents d’Ophélie, ils l’auraient appelée Ophélie, et que bon dieu Blanche, Amaury n’avait rien d’un Hamlet, il n’était qu’un petit bonhomme immature terrorisé par les responsabilités, et bon sang Blanche, tu es un bijou, un trésor, tu ne le vois donc pas, qu’il ne te méritait pas ? Ou convoquer Raymond Queneau :

« allons cueille cueille

les roses les roses

roses de la vie

allons cueille cueille

si tu le fais pas

ce que tu te goures

fillette fillette

ce que tu te goures »

Clic

Céleste fouille dans de vieux coffres. Blanche est debout  à ses côtés, morne, stoïque, elle concède un sourire en reconnaissant un de ses vieux chapeaux, avoue ne pas comprendre l’avoir porté, replonge dans son mutisme. Elle regarde le renfoncement dans le mur du grenier. Il y avait juste assez de place, autrefois, pour qu’elle s’y blottisse après avoir ôté ses chaussures. Elle devait jouer toute seule, comme tous les enfants uniques, mais elle aimait les odeurs, les milliers de bruits qui ne gênaient pas son silence.

« Jules est un jeune homme très bien, très adulte. »

Blanche sursaute, elle ne s’y attendait pas. Céleste n’a pas levé la tête, elle a jeté sa phrase comme ça, en l’air, comme si de rien n’était. Elle devine qu’elle tâte le terrain.

« Oui, maman. C’est joli, ce foulard que tu tiens. »

Céleste ne se presse pas.

« Je le portais à ton âge, je crois que j’étais plus blonde que toi. Il est couvert de poussière, mais une fois lavé, je suis sûre qu’il t’ira très bien. »

Blanche sourit, se prête au jeu.

« Pourquoi pas, maman ? »

Pourquoi refuser, en effet, ce petit moment entre mère et fille, orchestré par Céleste sous un prétexte futile ? La petite dort enfin, et c’est près de Céleste que Blanche se sent le mieux. Toute son enfance émane de sa robe un tantinet démodée. Il y a la cheminée qui flambe et comme un parfum de cannelle, et des madeleines de Proust dans chacun des ourlets, qui lui fondent sous la langue.

« Il semble t’aimer beaucoup. »

Céleste brise le charme. Blanche s’obstine, se confine dans une neutralité imperturbable.

« Oui, je crois. »

Elle s’accroche à ce renfoncement dans le mur. Elle s’y est enterrée, toute petite fille, ce jour où elle a tant pleuré parce que l’oisillon était mort. Il avait l’aile abîmée, quand elle l’a trouvé dans le jardin. Elle a vidé sa boîte à bijoux, elle en a retapissé les parois de ses plus jolis mouchoirs, et elle y a placé le coussin de sa poupée préférée. Dedans, le si minuscule grand blessé ne pourrait que guérir très vite. Alors la petite infirmière l’y a couché, tellement fière de son ouvrage, et il a fallu la gronder pour la persuader d’aller se coucher et de le laisser tout seul. Au matin, elle s’est précipitée hors de son lit, et il était mort. Tu avais fermé la boîte, Blanche ? Hochement de tête, au milieu du déluge. Je ne voulais pas qu’il ait froid. Mais ma chérie, il ne pouvait plus respirer alors. Les yeux si grands d’un coup, et les larmes telles de petits ballons transparents, et la culpabilité trop lourde pour ses épaules qui s’affaissent. Je l’aimais si fort que je l’ai tué.

Elle pense à son oiseau, qui n’avait pas encore de prénom. Elle n’a jamais eu d’animaux après. De toute façon, elle n’aime pas se salir – elle a ses côtés précieux, Blanche. Céleste se redresse, ravie.

« Oh, regarde ce que j’ai trouvé ! »

Le voile encore blanc est si fin qu’il a dû être tissé pour une nymphe. Blanche grimace, le hasard fait trop bien les choses. Mais elle laisse pourtant sa mère en décorer ses cheveux emmêlés. C’est léger comme un flocon de neige. Blanche n’est pas idiote, la voit venir, et d’avance lui en tient rigueur.

« Je serais très heureuse que Jules fasse officiellement partie de la famille. »

Elle le savait, et blâme sa mère de l’avoir détendue un instant pour mieux la perturber ensuite.

« Maman, s’il te plait. »

Elle présume ce que Céleste retient depuis des mois. Elle se refuse à l’entendre. Il t’épousera, lui. Blanche est fâchée.

Clic

La tête appuyée sur sa main, elle regarde Jules, et elle se demande si ce n’était pas lui, le bon – le bon, elle n’avait jamais songé en ces termes. Si elle était tombée amoureuse de lui, dès le début, avant. Elle a manqué le coche, il ne passera plus. Tragique temporalité de ces amours ratés. Et alors qu’Amaury poursuit, elle en est sûre, une existence facile, Jules et elle, coincés dans la boucle vicieuse du trop tard, du trop tôt, s’accommodent l’un de l’autre, tous deux insatisfaits. Il lui arrive de lui en vouloir, consciente de son injustice, de sa présence imperturbable. Il met en exergue ses propres déficiences, et aux commandes de la barque, il manie vaillamment les rames, infatigable. Quel que soit le lieu où il la conduit, il ne lui laisse aucune occasion de plonger.

Bien qu’elle le considère comme un ami, un frère, un ange gardien, comme tout en somme, sauf comme un amant, elle se satisfait du nom de sa compagne, s’en fait un talisman contre les rechutes. Elle a douté les premiers mois du bien fondé d’un tel remède, prête à tout instant à lui désigner la porte, à le prier d’aller porter ailleurs des soins dont jamais elle ne saurait se montrer digne. Mais tout plutôt que ce vide à côté du berceau, symbole de la naïve architecture de ses châteaux en Espagne. Elle ne peut pas léguer le vide à cette Blanche miniature, qui gazouille comme on sait le faire quand on s’endort bercé par une boîte à musique. Elle ne peut supporter l’idée que la petite, qu’elle aime parce qu’elle est sa fille et hait parce qu’elle est la fille de l’Autre, tète dans ses biberons le goût des vicissitudes des adultes.

Jules, toi non plus, tu ne sens pas l’homme heureux. J’en suis presque surprise. Quel égoïsme troublant, cette tendance à s’imaginer les premiers à souffrir ! On croit découvrir l’Amérique, parce qu’on ne la connaissait pas. Et si d’autres nous y rejoignent, on hausse un sourcil prétentieux, certain qu’ils n’en saisiront pas les saveurs avec autant d’intensité. Quelle suffisance, quand nous ne sommes qu’os et que chair et que le temps nous soufflera comme des bougies.

La nuit, l’Inquiétude et la Désolation dorment côte à côte. Jules est tangible. Et Blanche a besoin de tangible, sans quoi elle s’estomperait. Bien qu’elle n’aime plus beaucoup qu’on la touche. Morne et infinie absence des bulles dans le champagne, et anorexie anguleuse d’un corps qui remonterait le temps à la recherche de sa préadolescence. Qu’on me rende ces heures de douce plénitude, la maigreur qui sourit et non celle qui tangue. Qu’on efface, de grâce, ce qu’il me reste encore de courbes assassines. Elle fait semblant parfois, c’est le moins qu’elle puisse faire, mais elle fait très mal semblant, un peu comme un jouet mécanique, un peu comme une poupée de chiffon, avec une bouche dessinée au feutre et des billes à la place des yeux.

On n’efface pas l’histoire d’un corps de Blanche. Jules qui la vole est en retard, il suit paresseusement des sillons déjà creusés pour lui, le travail est mâché, les cambrures usées. Blanche oublie la vérité au profit de la vraisemblance, ses doigts imitent sans retrouver, ses rares soupirs se désaccordent. Non que ce soit entièrement un supplice, peut-être le supplice se niche-t-il précisément dans sa propre absence. Douloureuse mutation de la divinité en petite, toute petite humanité, et sursauts impromptus possibles à tout instant, si fréquemment, pour ne pas dire toujours, avant le point d’orgue qui n’aurait du reste que mal supporté la comparaison inévitable.

Elle sait qu’il blâme ce qu’il croit être l’ombre d’Amaury entre eux, mais peut-être se trompe-t-il. Peut-être d’Amaury n’aime-t-elle plus qu’un souvenir dont la source est en elle. Peut-être Blanche, l’ancienne, ce qu’il en reste, est-elle responsable de ce qu’elle lui dénie. Peut-être se délite-t-elle au nom de son intégrité. L’absent s’est dénaturé – elle a moins souffert de sa défection que de la dégradation de son image ; c’est la deuxième, qu’elle ne lui pardonne pas, ne sachant comment porter le deuil de ce qui n’existait pas. Elle, s’est trompée de bonne foi, c’est tout ce qui lui reste. Si elle donnait à Jules ce qu’elle a déjà donné, c’est alors, elle n’en doute pas, que sa déchéance serait complète. Et si elle se méprise déjà, elle ne peut se résoudre à se mépriser encore davantage.

Elle avance la main pour saisir la sienne, et leurs doigts s’entremêlent, calmement. Elle évoque la première pluie d’automne, et elle se connaît pour lui traître comme sa fraîcheur. Il attrapera froid à son contact, et ses bras ne seront guère plus réconfortants que des branches de bois mort. Elle voudrait lui dire qu’il est un ange, qu’il a ramassé la poupée désarticulée dans le caniveau, qu’il l’a rendue à la vie si ce n’est à l’espoir. Elle voudrait le libérer. Elle imagine qu’il est de ces hommes qui ont besoin d’une permission pour déguerpir. Elle l’a enchaîné par sa souffrance plus sûrement que si elle lui avait offert son âme. Elle ne se savait pas si cruelle.

Clic

Blanche, dit-il tout près de son oreille. Il devrait savoir qu’il n’en a plus le droit. Pourtant il se l’octroie, il n’a jamais douté de rien. Il y a tant et tant de manières de dire Blanche. Céleste, d’abord ; toujours Céleste, d’abord. Le doux blanc qui s’envole et le che qui chuchote, qui s’esquisse à demi. Une seule syllabe pour Edmond, fréquente, qu’il se plaît à laisser tomber tout d’un bloc, je t’aime brut et abrupt, qu’il a la manie d’accoler au reste, comme la terminaison obligatoire d’un patois paternel – tu te lèves bien tard, aujourd’huiblanche, je te trouve meilleure mineblanche, cesse tes enfantillagesblanche. Un soupçon de césure chez ceux de Jules, blan-che, et ce sont des baisers volés, timides et élégiaques, suspendus, dont l’assurance balbutiante ne masque pas tout à fait la presque imperceptible supplication qui voudrait en sourdre. Et puis il y a celui-ci, dialecte entier, qui est, qui fut, tous les mots et tous les sens.

C’est déloyal, et en elle l’anticipation déjà mourante frustration de ce qui ne doit pas venir. Les lèvres d’Amaury lui cisaillent la tempe. Blanche retient un sanglot, déjà si terriblement coupable. Tout lui est ennemi, tout cherche à la corrompre. Le monde n’est plus grand que de quelques centimètres ; au-delà, le néant. Désir et dégoût se mêlent en parfaite symbiose, l’un et l’autre insupportables. Il a encore envie, même d’elle fanée et glacée, même d’elle dont il ne veut plus. Que lui importe au fond puisqu’elle est là – où, pourquoi ? – et que cela lui est possible – oh cette colère est laide, et je l’éteignais presque.  

… t’exècre, dit-elle. Une syllabe engloutie dans une inspiration courte et pressée ; le verbe traîne et caresse, entaille obstruée dès le fond de la gorge par ses lettres trop lourdes et trop âcres. Les mots sont des défaites qu’elle étrangle avant leur victoire. Je te fais, lâche-moi, étouffe, meurs – embrasse-moi – meurs, étouffe, moi-lâche, je te hais – je me nie dans ce nous qui tonne sur mes tempes. Ébahie d’être née, unique et volatile, chance lui est donnée d’éclater l’indicible ; chance lui est donnée qui ne reviendra pas et qu’il lui faut saisir. Il lui faut maintenant cracher ce qu’elle a tu et tuer du même coup et béance et mémoire. Se dégager, d’abord, du bras qui l’emprisonne. Simple, si ce n’était de cette torpeur doucereuse qui tente de la phagocyter.

Quelques minutes atténueraient la dépossession, ce sont les premiers instants qui déchirent. Elle ne pourra pas les affronter, pas une fois encore. Elle plonge, chante la désertion de son équilibre. Mais quoi, si ce doit la tuer, autant mourir d’extase, et l’idéal déchu goûter sans équivoque.

Elle pleure en ouvrant les yeux, et devant eux l’épaule découverte de Jules, le rideau bien tiré et la nuit encore jeune.

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