La Menteuse

Elle ignore ce qui lui est passé par la tête. Elle a juste répondu Oui, et le mot en ricochant sur les murs de la pièce l’a surprise la première. Juste le mot Oui.
Jamais elle ne disait un mensonge, ni blanc ni gris, ni alambiqué – pas même par flemmardise.
Vingt-cinq ans de pointilleuse franchise, de sincérité de principe, d’honnêteté tatillonne. Docteur ès Sacro-sainte Vérité, ô mère nourricière de toutes les vertus, rempart-drapeau contre toutes les dérives, art de vivre poussé jusqu’à l’obsession.
Elle y pensera beaucoup, plus tard, avec un peu d’emphase. Le jour où ma vie a basculé. 
« Tu me trompes ? » a lâché Jules du bout des lèvres, méfiant, inquiet.
Oui.
Elle ne le trompe – ne le trompait – pas. A présent, si.
Et elle adore ça.

**

Ce sont les couleurs dans sa tête – plus exotiques. Et la soudaine infinité de possibilités, comme si elle devenait dieu ou quelque chose d’approchant.
Elle ne s’est jamais sentie aussi séduisante que depuis qu’Il – depuis hier, elle l’appelle par son prénom, Geoffrey – la couvre d’œillades brûlantes. Ses joues ont un éclat nouveau qui parfois l’effraie, tout comme sa chair à fleur de peau et sa peau qui jamais à ses paumes n’a paru si douce.
Au réveil c’est à lui qu’elle pense en premier, et elle se jette sur son téléphone. Du coin de la prunelle, elle guette Jules qui devine : un message de Lui.
Qu’a-t-il écrit ce matin ? Qu’elle lui manque déjà et que son odeur est partout. Cela aussi, Jules saura le deviner. Il le lira dans ses pommettes rosies et dans le coin de sa lèvre qui trébuche un demi-sourire.

**

A la réception, elle danse d’un pied sur l’autre, nerveuse. C’est la première fois qu’elle demande une chambre en milieu d’après-midi – heure illicite qui crie tout ce qu’elle meurt d’envie qu’on entende, impudeur grisante. La clé s’incruste dans son poing replié sur son secret de polichinelle. L’hôtesse d’accueil n’affiche aucun signe de surprise- elle en a vu d’autres – ni de jugement, et elle le regrette. Elle voudrait lire dans ses yeux redessinés à l’eye-liner combien ce qu’elle s’apprête à faire est mal. Une seconde fois, elle précise qu’elle sera repartie à dix-sept heures, avant d’étouffer, mal, un rire un peu gêné.
Alors c’est donc cela, feindre, enfreindre, tricher ? Si longtemps elle a ignoré ce frisson et ses veines palpitent ; la vie la surprend comme elle ne s’y attendait plus – comme en vérité elle ne s’y est jamais attendue – et lui infuse une énergie nouvelle, un maelström de sensations inédites, de craintes délicieuses.
La chambre est sombre mais propre, épurée. Elle reste debout, face au miroir, et laisse glisser sur le sol, dans un froissement déjà érotique, la robe fluide qu’elle a achetée spécialement pour l’occasion. Elle passe les doigts sur l’épiderme électrique de son avant-bras ; son audace lui donne la chair de poule. Elle retouche son maquillage, bien plus appuyé qu’à son habitude, détache ses cheveux, et marche jusqu’au lit sur lequel elle s’étend. Les yeux mi-clos, elle se berce de l’écho de son propre souffle, des battements erratiques de son cœur élargi.
C’est ainsi que Geoffrey la trouvera, tout à l’heure, et elle frémit d’anticipation. Il y a dans l’amour balbutiant un charme presque sauvage. Bien sûr, en lui tendant la deuxième clé, Susie – c’était écrit sur son badge – sera jalouse. Parce que Geoffrey est beau, plein de prestance, de l’étoffe dont on fait les héros.

**

Sa main se balance et frôle, au rythme de ses pas légers, la main que le vent envole contre la sienne. La familiarité a fait son nid si vite dans leur idylle. Pas comme avec Jules, bien sûr ; lui demeure sa boussole, son arbre centenaire, qu’elle aime (pour) toujours.
Marcher aux côtés de Geoffrey est une expérience qui tend à l’extase, mais néanmoins un tantinet anxiogène – pas seulement parce qu’on pourrait les voir et qu’elle a dit à Jules qu’elle travaillerait tard. Sa culpabilité à son égard est moindre que ce qu’elle imaginait. Parfois évidemment elle s’en veut, et il n’est pas entièrement désagréable de s’auto-flageller, de se découvrir encore d’autres fragments de tripes en émulsion, encore, encore, encore. Mais la plupart du temps, elle déconnecte ses deux vies l’une de l’autre avec un début de nonchalance qui la déconcerte. Elle a appris à jongler entre silence coupable et semi-vérités.
Geoffrey est cet espace qui n’appartient qu’à elle et qui échappe à Jules, en exergue de l’entité indissociable qu’ils sont devenus, de leurs projets et de tout le bien qu’elle lui souhaite. Avec Geoffrey, elle est l’héroïne des instants dont elle extrait le suc, l’héroïne de toutes les pièces dont elle n’était que spectatrice désimpliquée, de tous les textes dont elle ne percevait que le sens immédiat. Dans les coulisses de l’adultère, elle se révèle comédienne et muse et créatrice, elle qui jamais ne se heurtait à l’art et à la poésie sans un brin d’incompréhension, hermétique à l’abstrait, aux doubles-sens, à la beauté destructurée.
Cela n’ôte jamais à Jules que ce qu’elle était déjà incapable de lui donner. S’il ne se voit rien dérober, elle se voit tout offrir, l’envers – l’endroit – des décors et l’envie de saisir à bras le corps chaque opportunité. La culpabilité pèse peu, sur la balance qui l’oppose à cet état de grâce.
Non, c’est autre chose qui l’angoisse. Jusqu’où irai-je, irons-nous ? Elle sent confusément qu’elle a emprunté un chemin dont on ne revient pas, ou difficilement. On ne redevient pas ce que l’on a été, pas vraiment, pas complètement ; existe-t-il une régression salutaire?
En attendant elle avance, tout en gracile détermination, dans le jour qui décline.
Peut-être est-ce tout ce dont elle ignorait rêver. Peut-être a-t-elle toujours désiré être une menteuse. Chaque fois que la Vérité lui ôtait des plaisirs, des amis, des facilités quotidiennes, qu’elle se gargarisait d’être droite comme un i canonisé, et qu’elle ignorait l’ivresse de se muer en un k anguleux, de s’étirer en o voluptueux. De trancher comme un z.
Elle traversait l’existence à pas feutrés, savourant ses petites joies tranquilles, chassant d’un hâtif revers de main les occasionnels, sans gloire, déboires au pH neutre de ses journées dociles. Désormais elle possède, modèle, explose le monde.

**

Le serveur – guindé comme elle croyait qu’il n’en existait qu’au cinéma – lui demande s’il peut débarrasser. Il s’empare de la bouteille vide, ne manifeste pas sa désapprobation mais elle la décèle tout de même et pouffe comme une gamine prise en faute, se justifie sur le ton de l’humour.
« Ça va, c’est pas tous les jours la fête. »
Il sourit, un peu crispé. Il a peut-être oublié ce que c’est que l’insouciance d’un moment de pur bien-être. Depuis qu’elle file le parfait amour, elle est déçue par les gens, bien qu’elle comprenne qu’on envie leur complicité – elle-même a parfois éprouvé cette rancœur mesquine, lorsque le bonheur éclatant d’autrui rapetissait son univers.
Peu rancunière, elle laisse un généreux pourboire. Geoffrey exalte ce qu’elle a de meilleur. Fugacement, elle se demande si elle l’aime pour lui ou pour la femme en laquelle il la transforme. Les deux sont si étroitement mêlés qu’elle est incapable de le discerner. Et la réponse à cette question ne lui semble pas indispensable. Elle n’a plus besoin d’avoir toutes les réponses à toutes les questions. Elle marche sur un fil, abandonnée d’Ariane, goûte le saisissant vertige de déambuler sans itinéraire.
Une fois sur le trottoir, elle vacille sur ses talons hauts. L’air frais s’engouffre dans ses cheveux et dans le col de son chemisier. Geoffrey lui tend le bras et sourit, un sourire plein de tendresse. C’est vrai qu’elle est pompette, plus que ça même, mais il tient mieux l’alcool et il l’accompagnera jusqu’en bas de l’immeuble, avec la galanterie sans affectation dont il ne se dépare jamais.
Avec lui, elle est invulnérable.

**

Jules vient déposer un baiser sur sa nuque. Elle sursaute.
« Si l’on sortait, ce soir ? » propose-t-il.
Elle se retourne à demi. Il a ôté sa cravate et affiche un sourire encourageant, insiste :
« On pourrait aller manger dehors, au restaurant indien que tu adores ? Ou tester le nouvel italien, tu sais, celui qui a ouvert en bas de chez ta sœur. Je ne dirais pas non à une bonne pizza, moi. On pourrait même aller au ciné, après. Y’a un film qui te tente ? »
Elle feint de réfléchir, pour lui faire plaisir. Elle n’a pas faim, et pas la moindre envie d’une soirée en tête-à-tête rythmée par des silences gênants qui s’étirent. Ils ont peu à se dire, depuis que le sujet interdit est le seul qui l’obsède.
Jules continue de monologuer, lui d’ordinaire si peu loquace. Son enthousiasme sonne un peu faux – diable, complètement faux – mais il y met tant de bonne volonté qu’elle a le coeur serré de ce qu’elle lui, leur inflige.
« Si on regardait plutôt un film ici ? » suggère-t-elle.
Il accepte. Il espère probablement qu’après, ils feront l’amour. Alors elle prend les devants, et aussitôt que le générique de début défile sur l’écran, elle grimpe sur ses genoux et l’embrasse férocement. Il répond avec une fougue égale à la sienne.
A demi-nue, elle essaie de chasser Geoffrey de leur étreinte, mais il s’obstine à superposer son visage à celui de Jules, et jamais ses réactions aux caresses de celui-ci n’ont été si viscérales. Il ignore qu’ils sont trois, et elle devine à l’éclat de ses yeux qu’il est heureux de la retrouver, qu’il se hasarde à espérer que tout ira bien.
Plus tard, tandis que le souffle court, elle reprend ses esprits contre son torse nu, elle se surprend à hésiter. Peut-être est-il encore temps de panser les plaies que chaque mensonge creuse, de nettoyer le pus qui commence à en suinter – de se désinfecter le coeur. De cesser de mentir.
Elle pourrait retrouver ce dont elle se contentait autrefois sans savoir qu’elle s’en contentait. Elle pourrait rendre Jules heureux, et qui sait, peut-être lui faire un enfant ? Ils en parlaient, avant qu’un seul mot ne les enraye, et elle se plaisait à imaginer les parents qu’ils feraient. Ils pourraient partir en voyage, peut-être à l’étranger, et dans un espace encore vierge redécouvrir ce qui les a liés l’un à l’autre.
Geoffrey lui manquerait, sans conteste, mais elle apprendrait à se souvenir sans douleur de ce qu’elle a effleuré du bout des doigts, et même à oublier ce qu’elle aurait pu être. Elle ne serait plus forcée de se couper en deux. Ce serait peut-être pour le mieux, car le chemin qu’elle a entrepris de parcourir n’est pas sans danger – et bien qu’elle ne saisisse pas la nature exacte de ces dangers, elle ne les perçoit pas moins tapis en embuscade, distillant leur parfum de vésanie.
Elle y est presque décidée. C’est terminé. C’est sur cette affirmation qu’elle s’endort. Demain, elle enverra un message à Geoffrey, elle lui dira que l’amour ne suffit pas toujours.
Au réveil, elle hésite, son oreiller trempé de sueur. L’idée de mettre un terme à son aventure lui fait mal au ventre, la cloue au lit, lui martèle les tempes. Si Jules était là, elle puiserait en lui la force nécessaire. A plusieurs reprises au fil des années, il a comblé ses failles et nourri le vide intérieur inhérent à leur espèce. Mais il est parti travailler, et elle est seule avec son impuissance, ses angoisses originelles et la pensée de Geoffrey.
Elle fixe l’écran de son téléphone, le déverrouille. Elle n’est pas assez vaillante ; trop éprise, trop égarée. C’est un autre message qu’elle écrira.
J’ai besoin de toi.

**

Peut-être est-ce cruel de le porter. Après tout, il n’y a aucune chance que Jules en ignore la provenance. Mais c’est un si joli collier, et elle est émue de sentir sa fraîcheur contre sa peau. Le pendentif embrasse la naissance de ses seins – ainsi, son amant est toujours avec elle, presque tangible.
D’ordinaire, elle cache les cadeaux de Geoffrey dans le dernier tiroir de sa commode et ne les porte que pour lui. Elle aime qu’il la gâte. Il ne s’agit pas de vulgaires considérations matérielles – lui offrirait-il une fleur qu’elle ne la chérirait pas moins – bien qu’il ait un goût exquis et découvre tout ce qui lui plaît. Ce sont autant de secrets partagés, de serments implicites, et chaque fois qu’elle couvre ses oreilles, sa poitrine ou ses pieds des ornements qu’il a choisis pour eux, elle se sent à lui aussi sûrement que si elle était dans ses bras.
Elle est consciente qu’elle transgresse tous les codes qu’elle s’était fixés, qu’elle invite Geoffrey dans leur maison, leur intimité, jusque dans leur lit. Que les frontières se délitent et que son délit se fait impardonnable. Mais elle ne peut s’en empêcher, c’est plus fort qu’elle.
Elle pense à Geoffrey tout le temps. Elle ne feint plus.
« Tu as un nouveau collier ? » a évidemment remarqué Jules pendant le repas.
Elle a acquiescé, c’est tout. Lui, a insisté, l’ironie acide :
« Tu ne crois pas que ton compte est déjà suffisamment à découvert ? »
Elle aurait pu arguer qu’elle a le droit de se faire plaisir, que c’est vrai qu’elle a un peu exagéré ces derniers temps, surtout dans les boutiques de fringues, mais qu’elle travaille dur, et que ce collier lui a tapé dans l’oeil, que bien sûr, c’est un caprice, mais que parfois, les caprices… Elle aurait pu inventer tout et n’importe quoi, le noyer dans un torrent de justifications hypocrites. Elle aurait pu.
Mais elle est restée muette à la croisée de leurs chemins.

**

Ce matin, lorsque Jules est parti – comme à reculons, les épaules affaissées par les valises et le poids de leur vie gangrenée – elle n’a rien dit. Elle a voulu le dire, Il n’y a que toi, mais les mots se sont empêtrés dans sa gorge et sont restés coincés quelque part, collés sur son palais déshydraté, nauséeux. Ô Vérité, sa vieille amie, sa Némésis.
« Est-ce que ça va, est-ce que ça peut s’arrêter ? » a-t-il demandé.
Bien sûr que non. Elle ne maîtrise plus rien.

**

« Dis donc, tu m’écoutes ? »
Elle relève brusquement la tête.
« Oui, bien sûr. »
Elle n’écoutait pas, et sa collègue n’est pas dupe. Elle écoute de moins en moins. Ce matin, son chef lui a reproché des erreurs d’inattention – elle a déjà oublié lesquelles, c’est dire si elle est attentive ! Elle a esquissé une mimique désolée, un masque de circonstance, pour la forme, instinctivement. Pour qu’il se taise et sorte de son bureau, surtout. Pour qu’il la rende à elle-même et aux pensées qu’il avait interrompues sans délicatesse, avec ses gros sabots de matérialité.
Les gens lui sont de plus en plus souvent figurants, bourdonnement en toile de fond. Elle essaie pourtant, elle essaie réellement de s’intéresser à ce qu’ils lui disent, lui demandent, à leurs affligeantes banalités. Mais ils manquent si cruellement de saveur et d’envergure.
Avant Geoffrey, ils savaient la distraire, même la faire rire. Mais il y avait une forme de retenue dans ses rires, comme lorsque l’on étouffe à demi un éternuement du plat de la main. Elle n’a jamais été tout à fait libre en leur présence, et elle développe une conscience accrue du carcan social qui réclamait qu’elle inhibe ses impulsions primitives.
A présent, ils lui inspirent un ennui incommensurable, ces petites gens qui ne pourraient pas comprendre ce qu’elle vit même si elle s’échinait à le leur expliquer. Cette collègue qu’elle appréciait, qu’elle et Jules ont reçue plusieurs fois à dîner, et qui a affiché une expression catastrophée en apprenant leur séparation.
Mais il t’aimait tant.
Peut-être, à sa façon ordinaire. C’est vrai qu’il la regardait parfois, sans dire un mot, avec un petit sourire qui disait tout son contentement d’être simplement là, avec elle, qu’il prenait toujours soin, les – rares – fois où il faisait les courses, de choisir ses marques de shampoing ou de dentifrice préférées, qu’il n’oubliait pas souvent de l’embrasser en partant. Il n’était pas féru de grandes démonstrations, mais à sa manière discrète, il l’avait chérie et s’était assuré qu’elle le sache.
Bien sûr, il ne comprenait pas tout et leur relation ne s’était pas affinée sans heurts, mais s’il était un peu brut, un peu premier degré, il savait parsemer le quotidien de gestes d’affection. Elle s’était émerveillée longtemps qu’il lui prépare ses tartines le matin ; ils ne préparent pas tous des tartines. Mais elle s’émerveillait d’un rien, alors : elle ne connaissait pas Geoffrey.
Le dentifrice, les tartines, autant de trivialités dérisoires, à côté de l’étendue des qualités intrinsèques à son nouvel amour, de la force avec laquelle il sait la surprendre – hier encore, il l’attendait à sa descente du wagon, bien planté sur le quai du métro, avec une gerbe de roses d’un rouge profond, avec cette élégance naturelle qui le caractérise, cette décontraction irrésistible et ce sourire en coin de petit garçon malicieux. Il veut tout connaître d’elle, jusqu’aux détails les plus insignifiants, tout ce dont elle a manqué et toutes ses peurs les plus irrationnelles. Il lui écrit des lettres enflammées, manie aussi bien la rhétorique que le langage du corps, et même ses défauts – un soupçon d’impatience, une légère arrogance – lui confèrent un charme supplémentaire.
L’homme parfait n’existe pas, paraît-il, mais Geoffrey l’imite si bien qu’elle y croit avec une ferveur qui la terrifie. Chutera-t-elle avec violence des hauteurs vers lesquelles il la hisse ? A ses côtés, ses réflexions se font plus pointues, ses opinions plus atypiques ; elle se surprend à ébaucher des hypothèses moins formatées, à moins douter de la légitimité de ses jugements. La semaine dernière, lorsqu’un groupe de jeunes s’est moqué d’elle, avec toute la lâche violence de la meute, elle n’a pas tressailli. Elle se sait désormais au-dessus de leur insignifiance abyssale.
Evidemment, elle éprouve des sursauts de manque de Jules, de sa force paisible et de ce qu’ils avaient patiemment construit – de moins en moins cependant. Il ne pouvait plus lutter, et toute l’affection qu’elle lui conserve ne l’extirpe pas de la masse des autres et de leur médiocrité. Elle ne reprendrait pas le cours de leur quotidien s’il le lui demandait ; elle n’en serait plus capable.
Geoffrey est un vampire chronophage. Tout le reste s’estompe ou n’est plus que morne fadeur. Elle a cessé de mentir : c’est la vie qui lui ment. Et les doses de rêve ne sont plus jamais suffisantes.

**

Tom s’est longtemps demandé s’il devait répondre. Ce n’est en général pas vraiment ce qu’on lui demande, plutôt d’écouter et d’opiner du chef. A la rigueur, d’y aller d’un petit couplet attendu, à qui le dites-vous, plus de saison ma bonne dame, marre de ces politiques.
Mais cette fille – cette femme – lui parle vraiment. Tous les deux ou trois jours, tandis qu’il lui sert un bloody mary, un café noir qu’elle ne touchera pas, et une soucoupe de cacahuètes qu’elle mangera jusqu’à la dernière, elle le prend à témoin, l’intègre à des saynètes dont la signification lui échappe. Il la laisse faire, même quand c’est mauvais pour le commerce. Comme avant-hier, quand elle s’est fendue d’un « cette chaise est prise, vous ne voyez pas la veste dessus ? » et que l’autre client interloqué a ouvert la bouche, l’a refermée, puis s’est éclipsé en secouant la tête. Alors il faudrait qu’il le lui dise, que c’est bizarre, même un peu effrayant, ou qu’il vérifie qu’elle va bien, cette fille, cette femme aux yeux fiévreux.
C’est pour cela qu’aujourd’hui, lorsqu’elle passe la porte et s’installe comme à l’accoutumée dans l’angle à droite, à une petite table pour deux, il est fermement décidé à mettre les pieds dans le plat.
Il s’empare de son calepin, de son crayon épuisé, s’approche.
« Qu’est-ce que je vous sers ? »
« Nous prendrons comme d’habitude, un bloody mary pour moi et un café pour Geoffrey, il ne devrait pas tarder. »
Elle lève les yeux vers la porte d’entrée, et s’exclame, joyeuse :
« Tenez, le voilà justement. »
Tom regarde machinalement dans la même direction, vers la porte d’entrée dans laquelle personne ne s’encadre, et prend son courage à deux mains calleuses. Elle reprend la parole la première.
« Il est beau, n’est-ce pas ? »
Il pourrait se jeter à l’eau, c’est ce qu’il a décidé de faire. Mais c’est autre chose qui s’échappe de sa bouche.
« Bien sûr, il est très bel homme. »
Il n’y a que le premier mensonge qui coûte.

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