Une Jambe après l’autre

Je dirais pas que j’aime pas ma boulangère, non. C’est pas une mauvaise fille, elle a toujours son sourire, là, qui remonte de partout avec ses belles dents toutes blanches. Elle est pas vilaine, mais enfin elle a toujours sur la tête un chapeau en papier qu’elle sort d’on ne sait où.

A la boulangerie, j’y vais pas souvent : c’est loin, rue Neuve-Fontaine, et puis on m’amène mon pain. Mais parfois j’y vais, quand même, c’est bien, la boulangerie, ça fait voir des gens. Je commande mon pain, la gamine fait mine de pas m’entendre, comme ça, pour m’énerver, ils font ça les jeunes maintenant : mais elle me donne quand même c’que j’veux. Qu’est-ce qu’elle a qu’elle veut pas prendre mes pièces, là ? Elle veut pas que je le paye mon pain ? Non mais pour qui elle se prend, celle-là, j’ai toujours payé mon pain, c’est pas aujourd’hui que j’vais … Voilà qu’elle prend mon bras, on dirait qu’elle veut que je fasse un truc avec les pièces ! Mais prends-les tes pièces ma petite ! Tu veux que je les mette dans la petite bassine grise, là… Ah, ben bravo ! Voilà qu’les pièces elles sont tombées dans la bassine, et la bassine elle les a avalées, hein, les pièces, tu parles ! C’est quoi ça, une machine ? Qu’est-ce qu’elle m’explique ? Ma monnaie ? Tu crois pas qu’ta machine elle va m’rendre ma monnaie, hein ? Ca va pas dans ta tête ? J’les attends mes quarante centimes. Mais qu’est-ce qu’elle me fourre dans la main, là ? C’est quoi ça ? C’est quarante centimes ?

Oh ! C’est quarante centimes. C’est sorti de la machine, là. Comment c’est possible, que je lui demande ? Et elle de me dire qu’elle en sait rien, la machine elle fait ça toute seule. Et ben, que j’me dis en sortant sur le trottoir, on se demande pourquoi elle est encore là la boulangère avec son petit chapeau en papier ridicule, si c’est pas pour compter la monnaie !

*

Voilà quelques années déjà qu’elle marche à côté de la vie. Lorsqu’elle se réveille le matin, elle a toujours l’air surpris. Elle se redresse : elle pose la main sur son torse, elle tend l’oreille et je crois qu’elle s’entend respirer, et que c’est ça qui l’étonne, au fond. D’entendre, chaque matin, l’air qui entre dans ses poumons et qui en sort, et le sang qui tambourine et poursuit son voyage infini.

Beaucoup de gens vont et viennent, ici. J’ai appris à reconnaître tous ces nouveaux visages, à distinguer la famille des employés, à deviner le plaisir ou le déplaisir que lui procurent leurs visites. Chacun de ses sourires est d’une teinte différente, et leur degré de sincérité ne présente guère moins de variantes. Elle est toujours capable d’une tendresse infinie. Elle les aime et ne leur souhaite que du bien, tout le bien possible. Mais elle sait qu’ils n’ont pas besoin d’elle, et elle ne voudrait pas qu’ils aient besoin d’elle. Elle est toute disposée à laisser la place.

Elle a réuni toutes les petites pilules en un tas avec lequel elle joue. Il y en a de plusieurs couleurs : c’est joli. Cela fait trente-sept jours que je la regarde les mettre de côté quand les infirmières viennent, le matin, le midi, et le soir.

*

Je les ai toutes gobées, une par une, et même certaines deux par deux, avec beaucoup d’eau. J’espère que ma vessie va pas me faire de problème, vu que je me suis bien installée, avec mes coussins bien tassés comme j’aime et les couvertures bien tirées. J’ai jamais été aussi prête, c’est fou comme je suis prête, avec même de la poudre sur mes joues, un peu mais pas trop, hein, j’ai fait ma coquette.

Je sens que ça va marcher, cette fois. Je suis fatiguée comme s’il était l’heure de la sieste, et même quand je ferme les yeux, c’est comme s’ils étaient ouverts, ça fait pas noir comme ça devrait. Il faut pas que je bouge trop ; s’agit pas de tomber du lit, je l’aurais mauvaise.

Y’a comme un flottement, mais j’ose pas ouvrir les yeux pour vérifier, avec ça que mes paupières sont lourdes comme si je leur avais posé des sacs de farine dessus. Y’a mon âme qui veut partir, je la sens, elle cherche par où passer, je vais essayer d’écarter les dents, c’est encore le plus simple. Dites, j’ai laissé la fenêtre ouverte ou quoi ? Le ciel est rouge, c’est bizarre quand même. Y’a des coqs dans le ciel – moi j’en avais jamais vu voler, des coqs. Alors si les coqs ça peut voler, j’vois pas pourquoi moi j’pourrais pas. Mais pas tout de suite. Il fait chaud à droite, dans ma bouche. Et à gauche, il fait froid et ça pique. Qu’est-ce que j’ai encore bouffé ? J’ai des doigts tout petits, tout petits. Et y’a une tortue qui marche dessus, une belle, qui  brille et elle me demande une cigarette. Est-ce que j’ai une tête à fumer des cigarettes ? Va demander à André. Il est avec les coqs. Il est avec les coqs… il est avec les coqs…

*

Je ne l’ai jamais vue entièrement nue. Je crois qu’elle-même serait gênée de se regarder. Même seule, elle se comporte comme si quelqu’un d’autre pouvait l’observer. Lorsqu’elle se dévêt pour dormir, elle abaisse d’abord les deux bretelles de son soutien-gorge, et elle attend invariablement d’avoir passé sa chemise de nuit par-dessus sa tête pour achever de l’ôter. Je trouve le processus terriblement émouvant. Il traduit à la fois les inaltérables habitudes – au geste près, chaque soir ressemble au précédent – d’un être qui a vécu assez longtemps pour avoir défini ce qui lui convient très précisément, et les stigmates d’une vie passée à user de son corps comme d’un outil purement utilitaire.  

Là, pourtant, il me semble qu’elle est nue devant moi : elle a dix ans, elle est libre. Les regards ne lui importent plus. Est-ce que ça ressemble à ça, de mourir ?

*

Ça fait quand même bien longtemps que j’aurais dû arrêter d’ouvrir les yeux à sept heures neuf. Je marche, mais je marche pas assez vite ! Et puis je vais nulle part : où est-ce que vous voudriez aller, à cent-quatre ans ? On va nulle part, à cent quatre ans : on attend. Mais j’attends pas comme ça, sans rien faire. J’attends sans me soumettre : j’ai tout essayé, avec la mort. Je l’ai suppliée, je l’ai invitée, je l’ai provoquée. Je l’ai regardé droit dans les yeux, mais ça l’a pas émoustillée la mort : elle est allée chez le voisin. Point final.

Je veux que mon cœur s’arrête, que mon sang jette l’éponge, que mon corps rende son tablier, et que j’entende plus parler de moi, sauf dans la rubrique nécrologique.  Qu’est-ce qu’il peut bien avoir encore à raconter, mon cœur ? Qu’est-ce qui me retient ici ?

Pourquoi y faut toujours qu’elles soient à peu près nues ? C’est pas que ça me choque. Je veux dire, des seins j’en ai aussi, même s’ils ont plus la même allure qu’avant, je veux dire, des seins c’est toujours des seins, pareil pour les épaules et les cuisses et tout le reste, et quand y fait trop chaud l’été, je comprends qu’elles relèvent leurs manches, mais n’empêche. C’est pareil l’hiver, même qu’elles en ont la chair de poule et que ça se voit. C’est montrer pour montrer, vous voyez ? Enfin, faut que j’éteigne la télé parce que sinon j’suis encore là pour un moment.

J’ai choisi le sachet, avec deux petites poignées, assez grand. Mais pas trop, y faudrait pas que ça dure trop longtemps. Il est blanc, comme ça, tout blanc. J’ai pensé à tout : je vais me mettre ici, pour me tenir au fauteuil, comme ça, je cale ma hanche. C’est que j’ai plus l’équilibre de mes vingt ans. Ni celui de mes quatre-vingt. Y’a de la ficelle et des foulards – je me suis dit, les foulards, ça calfeutrera, c’est pas mal, ça, les foulards ! Enfin. ll faut que je monte un peu plus les bras, voilà, c’est bon ! Ouh, c’est qu’il fait déjà chaud dans ce sachet, ça c’est bien, ça va être du rapide. Juste le temps de m’asseoir et l’affaire sera terminée. Bon. La cordelette pour fermer – c’est de la ficelle de cuisine, pour le rôti. Mais plus personne ne fait de rôti maintenant : qui le mangerait, le rôti tout entier ? Il faut que je l’enroule, le sachet est assez grand pour bien descendre sur mon cou, et j’enroule la ficelle autour du sachet et autour de mon cou et Grands Dieux, ça en met bien du temps ! Je fais un nœud ? Bah. Je suis pas bien adroite pour faire les nœuds. Je mets les foulards. Oh … ça tangue déjà … oh … J’y suis, j’y suis. Il faut que j… j’aille … sur le fauteuil … Allez, un pas … ch…

*

Quand elle prépare quelque chose, elle le prépare bien. Ce n’est pas forcément sa faute si ça ne marche pas. Elle est belle, dans son sachet plastique, translucide, qui adoucit ses traits, qui les peaufine. On dirait un grand oiseau, un grand oiseau qui finira par s’échouer – au milieu d’un océan, où il pourra tout à loisir tuer d’autres êtres vivants : il semblerait que les sacs plastiques sont faits pour ça, pour tuer.

Elle doit faire un pas, elle hésite, elle s’égare et je crois que c’est trop tard ! Elle choit ! Là, à côté de son fauteuil et non dessus, bien assise, comme elle l’avait si bien prévu ! Elle s’écroule ! Et je ne peux rien faire que la regarder, immobile, figé par la poussière accumulée. Quelle déception ! Ainsi sera donc son trépas : avachie comme un vulgaire chiffon à côté de son fauteuil ! J’aimerais pouvoir verser des larmes et taper les poings de dépit. Au lieu de quoi, je reste là, parfaitement et délibérément figé, pincé même. J’avais encore espoir qu’elle me sorte de là et me rende mes lettres de noblesses. J’avais cru que viendrait le jour où elle m’emmènerait parcourir un bout du monde, même fugacement, cela m’aurait suffi. Après, je serais resté rangé, sans faire de vagues, sans rien.

Ça a fait CLAC. Comme ça, d’un coup, ça a fait CLAC. Un CLAC très court, que je n’étais même pas sûr d’avoir entendu. Le sachet a fait CLAC. Je le vois, maintenant. Elle a frôlé le fauteuil en s’écroulant et le sachet s’est accroché au dossier. Il a fait CLAC. Il s’est ouvert. L’air est entré. L’air est entré !

*

Après la dernière fois, fallait s’y attendre, Sara a voulu que je promette de pas recommencer. Pourquoi ? je lui ai alors demandé – et c’était une vraie question, pas juste pour l’embêter. Sara a réfléchi, elle a pris son temps, elle était grave comme elles sont toutes – les gamines de seize ans, c’est fou ce qu’elles peuvent prendre les choses au sérieux – avant de répondre Parce que c’est mal. Sans blague, elle a vraiment dit ça. J’aurais pas dû rire, ça me l’a vexée, mais quand même ! Elle devait vraiment pas savoir quoi dire, la petiote. Parce que c’est mal. Au nom de quoi, je vous l’demande ?

Evidemment, j’ai rien promis. J’ai jamais menti de ma vie, c’est pas à l’aube de ma mort que je vais commencer. Et puis avec un peu de chance, elle le saura pas, elle croira que c’était un accident. Ils en parlent sans arrêt à la télé, de tous ces morts sur la route. Moi, j’ai jamais conduit et je m’en porte pas plus mal.

Les vieux, ça effraie. Ils veulent pas nous ressembler, alors ils nous fuient, des fois que ça soit contagieux, et qui peut leur en vouloir ? C’est vrai qu’on est tout fripés, mais là où ils se trompent, c’est qu’ils croient que c’est aussi grave pour nous que ça le serait pour eux, alors que sincèrement, je m’en fiche, ça fait très longtemps que je m’en fiche.

Je vais aller jusqu’à la rue Molière, c’est bien ça, la rue Molière, parce que les voitures, elles passent le virage sans trop se poser de questions, et hop, on pourra lire dans les journaux qu’une centenaire s’est fait renverser par la vie ! Et si le journaliste est poète, il dira que la vie allait trop vite pour elle, et qu’elle est morte sur scène, rue Molière, dans le théâtre de la vie. Mais bon, les journalistes, hein, c’est pas des poètes, ils diront : une personne âgée a été renversée rue Molière à l’âge de cent-quatre ans. Voilà. C’est tout.

Ca y’est, j’en ai un qui est pas mal ! Je descends le trottoir au bon moment !

J’ai gagné !

*

La voisine l’imagine encore toute palpitante de frayeur et attribue son silence à un quelconque traumatisme, alors que je la devine encore une fois déçue. Je tiens à elle, bien que sans lui appartenir. Elle s’est occupée de moi, davantage que lui, qui usait de moi et m’usait sans délicatesse – mais avec affection. Et elle continue de le faire, par habitude ou par respect, sans doute un peu des deux. Je n’ai jamais connu ses étreintes. Ni moi ni aucun autre, d’ailleurs – elle nous préfère les froufrous et les volants. Mais elle m’a toujours entouré d’égards.

Elle n’est pas vraiment douce. Il y a de la rugosité chez elle, et ses mains étaient déjà calleuses lorsque ses cheveux étaient fournis et noirs comme du charbon. Mais elle est précautionneuse, et il y a une grâce tranquille dans certains de ses gestes, dans sa manière de chasser une poussière oubliée par mégarde ou de caresser plus que nécessaire une courbe déjà soumise ; c’est à cette grâce que je la reconnais.

*

Oh la couillonne de voiture ! Et Colette qui dit “Heureusement qu’elle roulait tout doux la bagnole, sinon vous y restiez ! Faut faire gaffe !”. Je l’ai bien vue la voiture, elle roulait à toute bringue qu’elle aurait dû m’écraser, mais y’a encore ce truc qui coince, j’sais pas comment il m’a évité le père Michaud, qui me dit qu’il a freiné et qu’il a pas compris pourquoi je restais au milieu de la route ! Mais c’est pas lui, c’est ma saloperie de bonne étoile, qui a fait un truc, qui voulait pas. Moi j’le connais le père Michaud, il roule comme un chauffard !

Je lui ai dit, à Colette, que j’en avais bien assez fait pour avoir le droit de me faire la malle. A-t-on vu quelqu’un qu’avait autant envie de mourir que moi ? Pourquoi donc que j’y arrive pas ? Je suis pas plus bête qu’une autre, sinon moins ! Qu’est-ce qui me retient, qu’est-ce que j’ai pas fini ? J’ai tout fait, moi : j’ai été bébé, j’ai été gosse, j’ai fait l’école des filles et envoyé mes enfants dans une école mixte, j’ai prié, enfin au début, j’ai prié, j’ai travaillé, ça, tous les jours, j’ai tué des cochons et tissé des nappes, j’ai brodé, j’ai fait onze kilomètres à pied pour aller à l’école… je vais pas attendre qu’ils y aillent en avion, non ? Je suis née avant le scotch moi !

J’ai fait des marmots (sept, c’est pas mal ! Ça les impressionne toujours, les petites, quand elles me demandent de raconter. Faut dire que la vie sans Simone, elles connaissent pas, les mignonnes). Ils sont tous partis. Ils ont laissé leurs enfants, leurs petits-enfants. Et moi.

Allez ma petite, va-t’en donc, je vais aller me manger un truc, parce que y’a pas, quand ça veut pas, ça veut pas. Et que ça me vaut rien de rester l’estomac vide. Et puis, les émotions, ça vaut bien une petite excursion dans le frigo !

Ils font un nombre de yaourts, maintenant… Des tas de gens qui meurent partout, et eux, ils inventent des yaourts ! Y’a vraiment des gens qui font la différence ? Un yaourt, c’est un yaourt. Et quelqu’un peut m’expliquer comment ça se fait que dans tous ces yaourts, y’en ait pas un seul qui ait un vrai goût de vrai yaourt ? La semaine dernière, j’ai failli le recracher, le yaourt. Qu’est-ce c’est que ce truc ? que j’ai dit. Et vous savez où elle était, l’entourloupe ? Je vous le donne en mille ! Au lait de soja, que c’était. Eh ben mon vieux, je savais pas qu’on pouvait traire le soja. Vous pouvez bien monter au ciel et redescendre, vous m’ôterez pas de l’idée que du lait, ça sort d’une vache, ou d’une chèvre, pas d’une amande ou d’une brassée d’avoine.

Elle a fait un drôle de bruit, ma jupe, comme un craquement. C’est pas vrai que j’aurais grossi ? Elle est bien bonne, celle-là, avec mon régime sans tout et sans saveur. A votre âge, qu’il m’a expliqué le docteur, faut surveiller l’alimentation, rapport au cholestérol. Faudrait vivre comme une mère supérieure, histoire de gagner du temps, mais du temps sur quoi et pour quoi, bien malin qui saura le deviner. J’ai caché ma liqueur de mûre sous mon lit bien avant qu’il m’interdise de boire. Je l’avais vu venir. Pas folle, l’antiquité !

En attendant, c’était bien un craquement. Me voilà dans de beaux draps. C’est demain, la lessive. Je vais tout de même pas me promener en robe de nuit alors qu’il fait grand jour. Chaque chose en son temps ; autrement, le monde marche sur la tête. Voyons, doit bien y’avoir quelque chose qui traîne là-dedans.

*

Pour un peu, je frémirais. Jamais encore elle n’avait posé sur moi ce regard. Et pourtant, j’ai presque tout vu d’elle. J’ai connu la femme qui n’a négligé aucun de ses sept enfants, celle qui s’attablait devant sa machine à écrire après avoir bordé des lits et rangé la cuisine, alors qu’André dormait et qu’il ne restait que nous deux, éclairés par la lumière indécise. J’ai connu la femme qui a aimé, qui a distribué des claques, frotté du linge et appris patiemment à programmer un lave-linge, celle qui a appris à ses petits-enfants à plumer une poule, qui a reprisé des chemises et réparé la table du petit salon, et qui a veillé ses malades. Je connais celle qui a attendu le retour d’André, en 44, pour lui montrer le mur en pierre nettoyé, les récoltes bien rangées et le plancher de la grange réparé ; le tout, sans jamais douter. J’ai aussi connu la femme qui a ralenti, qui a râlé de ne plus pouvoir changer ses ampoules et qui a abondamment juré pour se débarrasser des filles qui venaient l’aider.

Mais l’intention dans ses yeux est nouvelle. Si je le pouvais, je bomberais le torse pour lui plaire, mais il y a fort longtemps que personne n’a songé à gonfler mes poches d’une blague à tabac ou d’un mouchoir en tissu froissé.

Elle me déplie doucement, étonnée de m’envisager sous de nouveaux augures. J’imagine qu’il lui semble incongru d’envelopper ainsi ses jambes chacune de son côté. Elle n’a aucune idée de la liberté que je peux lui offrir, elle qui a pourtant vu tant de modes changer, qui conserve pourtant un souvenir vivace de l’année 68 et de mon confrère – vert, avec une petite corde blanche – dans lequel Martine a fièrement paradé.

*

Hé, c’est pas si inconfortable ! J’espère juste que je vais pas suer comme un bœuf d’ici à ce soir et que ça va pas faire des odeurs. Allez savoir pourquoi j’ai jamais essayé avant, ça aurait pu être bien pratique pour aller en courses. Sûr que j’aurais pas marché dessus en montant les escaliers, même que j’aurais pu faire des grands pas de bonhomme. Même que j’aurais pu faire tout comme un bonhomme, marcher sur la lune ou devenir un personnage important, ha ha. Allez zou, trêve de plaisanteries, une jambe après l’autre, jusqu’au fauteuil. Pfiou, je suis fatiguée d’un coup, moi. Je vais fermer les yeux un moment. Là, comme ça…

Coécrite avec Suzon Lejeune